MADEMOISELLE OGIN

Kinuyo Tanaka, l’une des plus grandes actrices et réalisatrices du cinéma japonais, fut au cœur d’une rétrospective lors du Festival Lumière 2021 à Lyon. Elle a fréquenté les plus grands noms de l’industrie du cinéma de son époque et les films dans lesquels elle a joué ont été récompensés dans les plus grands festivals. Indépendante et déterminée, elle choisit dans les années 50 de se détacher des grands studios pour se donner les moyens de choisir avec qui et sur quoi elle veut travailler. En 1953, elle devient avec son film Lettre d’Amour, la deuxième femme à passer derrière la caméra au Japon. Accompagnée des plus grands artistes japonais de son temps, elle met les femmes au centre de ses films, une façon de coller à l’évolution du Japon des années 50 dans lequel les femmes s’émancipent de plus en plus. C’est en 1962 qu’elle se lance dans la réalisation de Mademoiselle Ogin, qui présente une femme brisée par l’histoire mais qui s’accroche à un amour passionné.

Le film s’ouvre sur un paysage dévasté, une terre brûlée. En 1587, les missionnaires chrétiens sont expulsés du Japon et les croyants sont persécutés. Le Seigneur Takayama Ukon, fervent chrétien, vient rendre visite à son ancien maître de la cérémonie du thé, Sen no Rikyu, et recroise au passage sa fille, Gin. Avec ces retrouvailles, une passion de jeunesse renaît dans le cœur des deux protagonistes, mais Ukon est marié et dévoué à sa religion. Bientôt pourchassé par les troupes de l’empereur et contraint à l’exil, le daimyo kirishitan (seigneur chrétien) organise la résistance chrétienne dans l’ombre. Pendant ce temps, Mademoiselle Gin, blessée par le rejet d’Ukon et désireuse de préserver l’honneur de sa famille, épouse un seigneur local qui souffrira du manque d’attention de sa belle femme.

Mademoiselle Ogin est un film qui parle de passion amoureuse impossible et de l’impact d’une époque sur les gens qui la vivent. Gin n’est pas chrétienne, elle le dit explicitement à Ukon qui cherche désespérément à la convaincre. Elle n’est pas chrétienne mais elle garde précieusement la croix que son amour de toujours lui a laissée avant de partir. Même lorsque son mari se jette à ses pieds, jaloux et éploré, elle ne cède pas et se languit de la présence d’un homme qu’elle ne peut avoir. Et quand enfin cet homme se voit libéré de ses obligations maritales, c’est l’histoire qui vient entraver leurs projets. Kinuyo Tanaka pare son actrice, Ineko Arima, des plus beaux kimonos et des plus belles manières, qui tranchent avec la tristesse qu’affiche son visage. « Il m’a dit que j’avais l’air d’une épouse épanouie, puis il a ri. Dirais-tu que tu vois le bonheur sur mon visage ? » demande-t-elle à sa fidèle dame de compagnie, celle qui la soutient et la suit à chaque étape de sa douloureuse existence. Mais le rire effronté du seigneur Ukon cache une tristesse profonde, celle de voir la femme qu’il a toujours aimée être aussi malheureuse que lui. Le film reprend ici le thème des amants maudits, condamnés à être séparés pour toujours.

Si Gin apparaît au début comme une jeune femme soumise et dépendante d’un homme qui ne peut partager ses sentiments, elle s’impose vite comme une figure de femme martyre, prise en étau entre ses obligations vis-à-vis de l’honneur de sa famille, pourtant très compréhensive, et les obstacles que l’histoire pose sur son chemin. Mariée à un homme qu’elle n’aime pas, suscitant l’intérêt d’un empereur autoritaire et instrument de la chute de l’homme qu’elle aime, Gin connaît un destin peu enviable mais fait ce qu’elle peut pour s’y soustraire et tentera jusqu’au bout d’y échapper.

Mademoiselle Ogin est une œuvre d’une grande beauté à la fois visuelle et de sens. L’histoire de deux âmes-sœurs qui ne peuvent se retrouver, les circonstances et les valeurs leur faisant obstacle. Emprisonnée par les contraintes imposées par son époque, Gin devient le symbole de la femme sacrifiée qui reste forte en attendant de pouvoir un jour ouvrir son cœur.

Casting : Ineko Arima, Tatsuya Nakadai

Réalisation : Kinuyo Tanaka

Scénario : Masashige Narusawa (basé sur un roman de Toko Kon)

Durée : 102 minutes

Sortie : 1962

Pays : Japon

5 réflexions sur “MADEMOISELLE OGIN

  1. princecranoir 03/12/2021 / 03:54

    Voilà un film aux enjeux, à la forme et au contexte très séduisants. La toile de fond historique m’évoque celui de « Silence » (adapté par Shinoda puis bien plus tard par Scorsese) avec ses missionnaires chrétiens martyrisés. Bien sûr le sujet est très différent puisqu’il s’attache ici à une histoire d’amour tout en questionnant visiblement la foi et la passion. On devine aussi derrière cette reconstitution historique une résonance avec la société dans laquelle évolue la réalisatrice j’imagine.

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    • ecrannoirlondon 03/12/2021 / 14:43

      J’ai vu le film à Lyon et j’ai beaucoup aimé comme tous les films de Tanaka que j’ai vu au festival (5 sur les 6).

      La toile de fond est effectivement celle de Scorsese mais la manière de traiter la sujet complètement différente : pas hollywoodienne à la Scorsese (je n’aime pas Silence soit dit en passant) mais beaucoup plus dans la grande tradition des Jidaï Geki à la japonaise.

      Bel article pour un beau film même si mon Tanaka préféré reste Lettre d’amour.

      Aimé par 2 personnes

      • misslittlemonster 04/12/2021 / 14:32

        Merci beaucoup ! Je m’y étais prise trop tard pour aller voir ses autres films lors de la rétrospective mais j’ai pu trouver un créneau pour aller voir Mademoiselle Ogin lors du best of Lumière et ça me donne envie d’en voir plus. Ineko Arima est effectivement brillante dans ce rôle et traduit magnifiquement bien les revers que subit Gin dans cette histoire.

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    • misslittlemonster 04/12/2021 / 14:29

      Le contexte historique choisi est effectivement propice au récit d’une histoire d’amour contrariée. Gin est une femme qui, après s’être résignée à une vie qui la rend malheureuse, décide finalement de suivre ses envies et veut faire ses propres choix dans une société où cela lui est impossible, même avec le soutien de ses proches, et c’est cela qui rend le personnage et son histoire très intéressantes je trouve.

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  2. ecrannoirlondon 03/12/2021 / 17:51

    Et j’en rajoute aussi une couche pour dire que je suis un inconditionnel de l’actrice Ineko Arima, dont je me souviens avec émotion de la prestation dans le film Crépuscule à Tokyo d’Ozu. Une belle actrice et un rôle à sa mesure

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